Le lutin

La magie nous entoure, elle est partout et pourtant, nous ne la voyons pas toujours. Chez nous, à la ferme, de toutes les créatures magiques qu’il y avait, il y en a une en particulier qui avait le don de me chiffonner les jupes. Papa et maman l’appelaient parfois le bon camarade parce qu’il prenait soin du jardin, dénouait les cheveux des chevaux et faisait toutes sortes de corvée comme balayer le plancher. Pff… le bon camarade…C’était un lutin, quoi ! Si si ! Un vrai de vrai lutin. Non mais bien sûr que personne à part moi n’a jamais vu de vrai lutin. Ils sont invisibles, tête de nœud ! Mais ça n’empêche pas qu’ils existent. Même que tous les soirs, eh ben, on devait lui donner un bol de porridge avec un morceau de beurre à l’intérieur pour le récompenser de son labeur et qu’au petit matin, eh ben, il n’y avait plus rien ! Et là, j’suis sûre que tu te dis que ce ne sont que des sottises d’enfant parce que je n’ai que 10 ans, hein ? Eh ben laisse-moi au moins te raconter mon horrible histoire sur cette horrible créature et tu verras si ce ne sont que des cauchemars de petite fille.

À cette époque, il n’y avait pas d’écran magique lumineux ou de charrette en métal qui se déplace sans chevaux. Aussi, si l’on voulait manger, il fallait durement travailler. Même à 10 ans. Papa s’occupait du champ avec mes frères qui étaient tous très grands et très costauds pendant que moi, j’aidais maman avec la maison et les animaux. Chaque matin, je prenais le gros chaudron dans l’armoire et je le mettais sur le feu pour que maman puisse faire la popote. Après, j’allais nourrir les poules. Mes préférées étaient Caquette et Coquette parce qu’elles étaient jolies et très grosses. C’est aussi elles qui pondaient les meilleurs œufs. Ensuite, il fallait s’assurer que le jardin allait bien. On enlevait les grosses limaces dégueulasses et on arrachait les méchantes herbes. Le reste de la journée, j’étais aux ordres de maman. Parfois on tissait, parfois on nettoyait et parfois elle m’envoyait chercher de l’eau au puits parce que j’étais très forte pour mon âge !

Il y a beaucoup à faire quand on vit sur une ferme. Mais le soir, on peut jouer à la poupée et se reposer au coin du feu. Maman dit que le lutin vit à l’envers de nous. Il travaille la nuit et se repose le jour. Moi à l’époque, je me disais que ça devait être bien facile de travailler la nuit quand tout a déjà été fait. Je crois que je n’ai jamais aimé le lutin.

Un jour, j’avais fait une magnifique brioche aux fraises des champs. Elle sentait si bon et j’y avais travaillé si fort. Eh ben, tiens-toi bien à ton banc de bois, parce que quand j’ai voulu la poser sur la table, notre bon camarade m’a fait trébucher et je suis tombée face la première dedans ! Le pire, c’est que Gérard, le plus grand et le plus nigaud de mes frères, a éclaté de rire en disant « Eh, mais c’est pas bien de buter sur notre pauvre lutin comme ça ! » et ma maman, eh ben, elle m’a obligé à donner ce qui restait de ma belle brioche au lutin pour m’excuser de l’avoir réveillé !

Mes frères aiment bien le lutin parce qu’il leur a retrouvé des bricoles perdues, mais la vérité, c’est que les lutins sont des malotrus ! Ils font trébucher les gens, cachent leurs jouets et leurs rubans, vivent à leurs dépens et peuvent devenir carrément malfaisants si on oublie de les nourrir ! Une fois, que ça m’est arrivé. Une seule ! J’étais si épuisée de ma longue journée que j’avais oublié que c’était mon tour de faire son porridge. Eh ben, durant la nuit, il avait saccagé le jardin et éparpillé nos réserves de céréales. Bien entendu, c’est moi que papa a grondé et pas le lutin ! Le lutin, il peut saccager nos réserves et notre jardin, il aura quand même son porridge, mais moi… Moi, j’ai eu droit à un morceau de pain tout sec pour le repas du soir. « C’est important de respecter notre bon lutin, mon poussin. » m’a dit papa. « Si l’on est bon avec lui, il sera bon avec nous. » a rajouté maman.

Le lendemain, on était toujours en train de réparer les dégâts. Fini les soupes aux choux et les bons bons légumes. Seules quelques carottes et quelques feuilles de laitue avaient survécu. Au moins, mes frères avaient eu plus de chance avec les céréales, bien qu’elles fussent pleines de saleté. Papa dut partir pour expliquer la situation à la ville et voir ce qu’on pourrait nous donner pour nous aider. 

Le soir venu, toute la famille a eu droit à un porridge tout dégueu sans beurre et quelques morceaux de carotte. « Où est le beurre ? » que j’ai demandé. Eh ben, papa l’avait emporté pour le vendre et la seule quantité qui restait était pour la part du lutin… Sa portion était si belle et sentait si bon comparée à la nôtre que mon ventre en grondait d’envie. Mes frères ne la regardaient même pas, ils semblaient accepter leur sort.

Alors moi, durant la nuit, quand toute la maisonnée s’était endormie… je suis sortie sur la pointe des pieds et j’en ai mangé deux petites cuillerées. « Le lutin ne le saura jamais » que je me disais. J’avais tort.

Le lendemain, après avoir accroché la marmite sur le feu, j’ai découvert avec horreur les corps sans vie de Caquette et Coquette. « Le lutin leur a tordu le cou ! Le lutin leur a tordu le cou ! » ai-je crié en rentrant à la maison les joues inondées de larmes. « Qu’est-ce que tu lui as fait ?! » m’a répondu ma mère. J’ai eu beau mentir et pleurer, elle ne m’a pas cru : « Je sais que tu en veux au lutin, mais tes enfantillages doivent cesser maintenant ! La ferme va suffisamment mal comme ça ! » Bernard le moins nigaud de mes frères a fini par me prendre  à part pour me dire. « Tu ne sais pas de quoi il est capable… Sois gentille avec le lui.»

C’est là que j’ai compris que ma famille avait top peur de lui pour faire quoi que ce soit. « Sois gentille avec le lutin. » « Il faut respecter la magie » et puis quoi encore ? Moi quand on m’attaque, je réponds.

Cette nuit-là, j’ai craché dans son porridge. Je n’aurais pas dû, c’était stupide. Mais je voulais lui montrer qu’il ne me faisait pas peur. Une fois le crachat dans le plat, j’ai entendu des bruits de pas. J’ai d’abord pensé que maman s’était réveillée, avant de me rendre compte que les pas étaient trop rapides pour être ceux d’un adulte. Tout d’un coup, j’ai eu l’impression de faire de la fièvre tellement il s’est mis à faire chaud et mon cœur battait très très fort. J’ai donc posé mes poings sur mes hanches, comme maman quand elle n’est pas contente, et j’ai dit « J’ai pas peur de toi et si tu n’arrêtes pas de nous embêter, je te noie dans le puits ! »

Un long silence se tenait entre le vilain lutin et moi… il le brisa de son invisible petit pas. Je levai rapidement les poings. Il me projeta dans le foin.

En me réveillant, je m’attendais au pire. Avant même de vaquer à mes corvées, je suis allée voir le cheval et le poulailler. Tout semblait en ordre. Le lutin avait même passé le balai et de nouvelles pousses étaient apparues dans le jardin. « Hi hi ! Et voilà comment on règle son cas à un lutin gredin ! » que je me suis dit. C’est à ce moment précis que j’ai entendu un cri horrible.

Le cri d’une maman qui a mal.

J’ai couru le plus vite possible, bêche à la main pour protéger ma maman du lutin, mais le mal était déjà fait. Sur le sol, le grand chaudron… mon grand chaudron que je pose tous les matins sur le feu… et bah… et bah il était là, sur le sol, avec plein de braises ardentes dedans et ma maman… ma pauvre maman s’était gravement brûlé les mains en le prenant dans l’armoire. Toutes rouges qu’elles étaient ses mains, avec des cloques et… et… « Va chercher des herbes chez la sorcière. Vite ! » me cria Bernard.

J’ai lâché la bêche et je me suis mise à courir. Courir comme le vent. Courir comme Hector notre cheval. Arrivée chez la sorcière, j’ai dit, sans même reprendre mon souffle : « Je dois tuer notre lutin ! ». La vieille dame a levé un regard noir sur moi. Tout d’un coup, je me suis sentie bête de profaner l’élément magique de notre maison au milieu de tout ce bric-à-brac sinistre et poussiéreux. Des herbes pendaient du plafond et dégageaient des odeurs que l’on ne pouvait retrouver nulle part ailleurs que chez une sorcière. Des bocaux pleins d’insectes et de grenouilles meublaient les étagères aux côtés de corbeaux et de rats morts. « Il a brûlé les mains de ma maman… » que j’ai ajouté comme pour justifier ma requête. La sorcière a reniflé. De sa maigre main grise, elle m’a désigné une fiole violette posée entre deux rats, que je croyais à tort, morts. « Cette potion te permettra de voir et d’interagir avec le monde magique. » « Je pourrai voir le lutin ? » que je demandai. « Oh… tu verras. Tu verras. » Son rire glacial me fit décamper comme un animal.

De retour à la maison, la nuit était déjà tombée. Il faut dire que j’avais traîné longuement pour éviter d’avoir à affronter ma famille. Du moins, pas tant que nous n’étions pas entièrement débarrassés de cette créature tyrannique. Ils avaient trop peur pour l’affronter, mais ils me remercieraient une fois le travail fait. Malgré le tremblement de mes jambes de gringalet, j’avalai le contenu de la fiole d’un trait et entrai dans la maison. Le porridge n’était qu’à moitié mangé. Tant mieux, le lutin reviendrait pour le finir. Je m’emparai d’un sac de toile et me cachai dans l’armoire.

Au bout d’une attente qui sembla interminable, j’entendis ses pas. Je posai ma main sur ma bouche pour qu’il n’entende pas ma respiration sifflante. Ce n’est pas que j’avais peur, hein ? C’est simplement qu’on étouffait dans l’armoire. La porte grinça et je perçus le bout de son bonnet. 3… 2… 1 ! Je sortis de l’armoire, le sac de toile prêt à la capture quand je m’arrêtai net à sa vue. Ses yeux rouges exorbités semblaient aussi surpris que moi. Il était aussi laid qu’un enfant malade vieux de 1000 ans. J’abattis le sac sur lui avant qu’il ne songe à s’échapper, mais sa peau poisseuse et ses dents gâtées s’étaient gravées dans mon esprit comme une odeur de vomis qui s’imprime dans vos narines. La créature se débattait dans le sac en poussant de pathétiques gémissements. J’aurais pu dégobiller tellement il me dégoûtait et plus par réflexe que par nécessité, je me mis à le frapper au travers du sac jusqu’à ce qu’il cesse de gigoter.

Je ne pouvais pas croire que durant toutes ces années, nous avions accepté de cohabiter avec cette chose immonde. J’attachai solidement l’embouchure du sac et le jetai dans le puits comme promis. Le sac coula comme s’il avait été rempli de cailloux. Des bulles remontèrent, puis cessèrent.

Fiouuu… enfin fini ! Notre ferme pourrait prospérer à nouveau. Je jetai un regard au jardin, de minuscules créatures ailées poussaient sur les nouvelles pousses comme pour les faire rentrer sous terre. J’accourus et les chassai de grand mouvement de main. Étrange… et ce n’était pas que dans le jardin. Dans le poulailler, des ombres s’amusaient à réveiller les poules et à les tourmenter inutilement. Dans l’écurie, des hommes-cailloux faisaient des nœuds en se balançant dans la crinière du cheval. Dans la cuisine, le feu pleurait parce qu’il était presque éteint. Sur le sol, des petites boules de mousse noire éternuaient de la poussière. Partout où je regardais, il y avait des créatures magiques qui s’amusaient, mangeaient, dansaient et mettaient le bazar. Aussi, passai-je toute la nuit à réparer leurs bêtises, à les chasser, nettoyer et à m’occuper de la ferme. Je travaillai tant et si bien qu’au petit matin, lorsqu’elles disparurent enfin avec les premiers rayons du soleil, je m’endormis à même le sol. Je fus réveillé par mon nigaud de grand frère qui trébucha sur moi. « Hey, ho ! » que je lui criai, mais il ne s’excusa pas. C’est à peine s’il avait regardé dans ma direction avant que Bernard, qui riait de bon cœur, ne lui dise « Eh, mais c’est pas bien de buter sur notre pauvre lutin comme ça ! »

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Cet article a 2 commentaires

  1. Cette histoire m a bien plue,bravo.

  2. J’adore le style du récit conté par une fillette de 10 ans, le rendu est génial.

    L’histoire est très chouette, une vraie immersion, une vraie chute pour ce format nouvelle maitrisé.
    Bravo et merci 🙂

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