La mine

Bon Dieu, si vous n’avez pas pitié de ma carcasse ayez au moins pitié de mon fils. Je suis là à attendre la mort comme un clébard. Il fait froid. Il fait noir. Il fait faim. Je les entends qui approchent pour m’achever. Moi, j’ai les tripes tordues et la gorge étranglée. J’peux pas croire que je vais mourir sans revoir le visage de ma bonne femme. Ma pauvre femme. Qu’est-ce qu’elle va devenir sans moi ? Cette putain d’obscurité aura bien fini par m’avaler corps et âme. Bon Dieu, faites qu’elle n’avale pas mon fils !

Vous devez rien comprendre à ce qui m’arrive. Déjà que je suis pas certain de le comprendre moi-même. Je suis piqueur. Je pique le charbon à la terre et j’espère qu’elle ne me tombe pas sur la tête. Les gueules noires qu’ils nous appellent. C’est assez évident de comprendre pourquoi. On passe nos journées dans la chaleur des entrailles de pierre à creuser, piquer, ramener le charbon, puis quand on en ressort, nos gueules sont à l’image de nos jours. Ma bonne femme aussi se salit les mains à trier le charbon des déchets avec les autres trieuses, mais au moins son visage est épargné. Manquerait plus que ça, qu’ils envoient nos douces dans le fin fond l’enfer avec nous. Déjà qu’ils y envoient nos fils…

Mon Léon, c’est un bon p’tit gars, mais c’est un gringalet. Même avant, je le sentais pas de l’envoyer s’époumoner à pousser les wagonnets ou de se faufiler dans les veines noires. J’veux dire, faut déjà être diablement gaillard pour supporter la chaleur et l’air épais d’ici bas. Faut rester en maîtrise, tout le temps. La tête, c’est ce qui doit jamais lâcher. C’est une question de vie ou de mort. M’enfin, c’est ce que je répétais tout le temps à Ralph, le galibot qu’on m’avait mis dans les pattes. Treize ans le môme et pas très vif, il faut le dire. Disons qu’à 10 ans mon Léon en a plus dans la caboche que Ralph en avait. Mais c’était un brave p’tit gars…ça ouais… Un brave p’tit gars…

La tête, j’trouvais ça plus important que les muscles, parce qu’il y avait pas mal d’accidents dans notre mine. À cause d’éboulement ou de fuite de gaz qui disaient. Tenez, juste le mois dernier y avait le vieux Bertrand qui s’était pris une fuite de gaz. On l’avait retrouvé complètement barge le gars. Il errait en gueulant comme un bœuf dans la galerie basse en agitant son pic dans tous les sens et dans le noir le plus total. Y a fallu se mettre à quatre pour le calmer… et puis on a compris que le vieux Bertrand, en plus d’avoir perdu la barrette… bah il était aussi aveugle que les chevaux du fond de la mine. Maintenant que j’y repense, j’aurais dû me douter que c’était pas normal. Les gueules noires, ça crache leur poumons, ça meurt dans des accidents, mais ça devient pas aveugle du jour au lendemain. Et puis y avait ces gars qu’on avait retrouvés brisés au fond de puits avec leur lanterne pleine abandonnée. Pis tous ces autres qu’on n’avait jamais retrouvés… Nan. C’est moi qui ai perdu la tête. Ces gars-là ont manqué de sang-froid, se sont pris des gaz qui rendent fou et ont finit, comme ils ont fini. Bah ouais, sans lanterne, si tu te mets à te balader à l’aveuglette on fini par te retrouver brisé au fond d’un puits ou à te perdre pour de bon. C’est bête de mourir comme ça, mais faut prendre soin de sa lumière. Ralph aurait dû prendre soin de sa lanterne…

Ça m’enrage de penser que je vais mourir comme ça à cause de ce grouillot. Déjà, je l’avait averti de pas piquer plus loin dans la veine et d’aller chercher le pénitent pour vérifier qu’il n’y avait pas de grisou. Mais non, le petit voulait remplir le chariot. Je vous l’ai attrapé par le fond de culotte et je l’ai tiré de là pour lui mettre une taloche. Il grouillait comme un diable et son pied m’a éclaté le menton. Pas des farces, j’ai vu des points noirs ! Ça m’a couché aussi vite qu’une putain de la rue Vermillon. Les gars se sont pas privés pour m’en mettre plein la gueule.

— Alors Maurice, on est fatigué ? On prend une tite pause ?

J’ai pas trop compris ce qu’y s’est passé, j’étais un peu sonné et puis y avait un truc au fond de la galerie qui avait attiré mon attention. Comme on avait perdu Louis récemment, j’ai tout de suite pensé à lui. Mais ça pouvait pas être lui. Ça se tenait trop bas, comme recroquevillé ou je sais pas… C’était sans doute rien, mais je me suis quand même rapproché pour voir. C’est con. C’est tellement con. La seule raison que j’ai survécu ce coup de grisou, c’est parce qu’une ombre m’a fait bouger.

J’ai pas entendu un seul cri. Juste un grand wouuush et la colère des pierres qui s’écroulent. J’ai pas osé me retourner. Pas sur le coup. C’est quand j’ai entendu Ralph jurer par tous les saints que j’ai trouvé le courage de faire face à l’étendue des dégâts. Le p’tit avait la jambe coincée et il hurlait comme une bonne femme. De l’autre côté de l’éboulis, j’entendais les coups de rivelaine. J’arrivais pas à croire que des gars avaient survécu à l’explosion. J’leur ai gueulé d’arrêter de tailler la pierre. Elles étaient trop dures pour nos rivelaines. En plus on risquait de se faire ensevelir. Je les entendais pas fort, mais assez pour comprendre qu’ils étaient saufs. Ça ne faisait aucun sens… fallait bien que quelqu’un allume le coup de grisou ! Maintenant je me dis que c’était peut-être la chose… Non c’est con. Oubliez ça. Y a jamais eu de créature… juste des gars fatigués qui imaginent des choses.

Comme je vous disais, y avait pas mal d’accidents dans notre mine…et y en a, dans les gars qui avaient perdu la barrette, qui disaient avoir vu quelque chose. Qu’on soit d’accord, quand on trime toute la journée à la lueur d’une flamme, ça arrive qu’on croit apercevoir des choses dans la pénombre. Des taches sombres ou des impressions de lumière. Des fois même, les jeunes qui sont pas encore tout à fait virils laissent leur peur leur faire des accroires dès qu’un caillou dégringole. “Y a pas un truc qui gratte par là ?” qui nous font. Moi, les p’tit bruits de mine, ça m’a jamais fait peur. Par contre, je dois avouer que les chevaux nous inquiétaient.

Dans le fond de la mine, près de la recette où on commençait nos journées, y a Hercules et Achilles qui nous attendaient harnachés aux berlines. Toujours calmes ces bêtes. La tête froide comme un bonhomme. On leur disait “Avance !”, ils avançaient. On leur disait “Arrête !” ils arrêtaient. De bien bonnes bêtes. Mais ce matin là, alors qu’on remplissait la berline d’Achilles, on a eu droit à un “Y a pas un truc qui gratte par là ?” d’un môme. Pas eu le temps de railler le petit comme il se devait, que le bon vieux Achilles hennissait et ruait comme un dément. Sa tête a percuté le plafond, ça a laissé une trace de sang et puis il essayait de se retourner comme un abruti. Aveugle comme il était, il se prenait les murs, piétinait les lampes et a bien manqué d’assommer le p’tit Alphonse. On a réussi à le maîtriser, mais y a un truc qui a changé chez les gars ce jour-là. Déjà, ils répondaient pu quand les mômes pointaient l’obscurité en disant que ça grattait. Ils se concentraient sur leur travail. Ce qui fait que les mômes ont arrêté de faire les mômes et se concentraient plus eux aussi.

J’me dis que c’est peut-être pour ça qu’on a été aussi prompt à traiter le vieux Bertrand de fou. Un de nous qui hurle dans le noir en se démenant comme un diable, c’est plus un de nous. Lui aussi disait avoir vu une créature, mais on n’avait pas voulu l’écouter. Le travail était déjà assez rude comme ça, sans qu’il y rajoute ses histoires. Ouais, maintenant que j’y repense, y avait un truc de pas net dans notre mine.

Quand le plafond s’est effondré entre les gars et nous, j’ai trouvé ça bizarre, mais ça pouvait s’expliquer par une lampe abandonnée et beaucoup de chance. J’ai dégagé Ralph et j’ai hurlé à mes gars qu’on allait prendre le vieux puits pour remonter à l’infirmerie. Le pauvre Ralph. Sa jambe était dans un état, j’vous dis pas. Ma lampe était restée derrière, mais j’avais celle du petit. On avançait pas vite, mais pour une fois le galibot se comportait bien. Il maîtrisait sa douleur, avançait sans se plaindre et quand je le laissais seul pour m’assurer du chemin, il ne profitait pas du noir pour pleurnicher.

C’était pas un coin de la mine que je connaissais bien. Je savais qu’il y avait un puits proche pour l’avoir utilisé quelques étages au-dessus, mais sur ce niveau je n’utilisais que le puits principal et le petit au nord. Le môme accroché à l’épaule, je nous trimballais dans cet enfer plus par hasard que par instinct. On était épuisé. Les couloirs se ressemblaient tous et certains passages étaient bloqués par des éboulis. Y a quelque chose de dérangeant quand tu te perds dans une mine. Déjà, l’air. Y en pas. La lumière. Y en a pas. De l’espace… c’est pareil. Tout ce que t’as autour de toi c’est de la roche qui te serre. Pis toi t’avances comme tu peux dans des couloirs étroits comme des cercueils sans fond. La seule chose que t’as pour te défendre du noir qui te fait face, c’est ta lampe. Ce qui fait que tu t’accroches à ce que tu peux voir, au peu d’air que t’arrives à respirer et à l’espace qui a juste devant toi.

— Il est pas à droite le puits ? avait demandé Ralph les dents serrées.
— Ouais, que je lui avais répondu avec un brin d’espoir.

Bah non, il était pas à droite. Pas à gauche non plus. Ni devant ni derrière… Ralph était plus brûlant que ma lampe. Son bras faiblissait et je comprenais bien que si je trouvais pas une solution bien vite, il s’en sortirait peut-être pas. Je l’ai calé contre une pierre et lui ai donné ma gourde. Seul, j’avançais assez vite pour pouvoir nous repérer.

Un léger courant d’air. J’y étais. Pas besoin de voir le puits. L’air disait tout.

— Momo ! avait gueulé Ralph depuis les profondeurs du labyrinthe.

J’ai rappliqué le plus vite possible, je pensais qu’il avait entendu un craquement qui annonçait un éboulis ou le sifflement d’une poche de gaz.

— Y a un truc qui grattait là….

S’il n’était pas si amoché, je lui aurais mis un pain. Un truc qui gratte… Moi, ce qui me grattait, c’était de le sortir de là avant que sa jambe ne s’infecte ! Ce qui me grattait c’était de pas savoir dans quel état étaient les gars. C’était cette putain de noirceur suffocante dans laquelle on travaillait pour des misères, tout ça pour faire vivre des fils qui allaient un jour ou l’autre devoir descendre dans le même enfer que nous !

— J’ai trouvé le puits. Viens.

Je crois que j’étais un peu énervé. Ralph sautillait pour suivre la cadence et j’avais juste hâte de sortir de ce trou. Quand on est arrivé au puits, me suis rendue compte qu’il ne pourrait pas grimper les échelles. Aussi, j’allais devoir le remonter dans le tonneau. Ralph allait pas aimer.

J’ai grimpé quelques étages plus haut pour trouver de quoi faire. Ça grattait dans le tunnel. Garder la tête froide. Le plan était de vider le tonneau, y mettre le galibot et de le sortir de là. Plan simple. Efficace. Mais ça grattait trop fort pour que j’ignore. J’ai levé la tête. Juste une seconde. Dans les profondeurs de la terre, deux pierres dorées me fixaient dans une immobilité parfaite. Je voulais revenir au tonneau et au plan, mais il était trop tard. Les prunelles s’étaient imprimées dans le fond de mon esprit comme deux braises dans la cire. Je regardais mes mains trembler autour de la corde et puis l’horreur s’est abattue… la lampe s’est éteinte.

Je n’ai pas crié. Je n’ai pas paniqué. J’ai cherché la lampe, mains dans la poussière et genoux contre la pierre, et j’ai essayé de la rallumer comme tout bonhomme l’aurait fait à ma place. Elle était brûlante, mais refusait de faire son travail. Je l’ai balancée au bout de mes bras. Qu’elle s’éclate contre la pierre la chienne ! L’obscurité. La putain d’obscurité nous avait avalés ! Ce n’était plus qu’une question de temps avant que l’on soit digéré. La chaleur m’était devenue insupportable. Elle m’écrasait contre la pierre. Le plan. On continuait le plan.

J’ai attrapé le tonneau et je l’ai lâché dans le puits. Je ressemblais à rien à tâtonner dans le noir comme un môme à la recherche de l’échelle. Déjà que l’espace pour bouger était pas grande avec la lumière, là j’avais carrément l’impression de me débattre dans un orifice de dents et d’os. Fallait pas glisser. Pas dans le puits.

— Comment ça, y a plus de lampe !? m’a fait Ralph.
— Bah tu m’expliques. C’est ta lampe que t’as oubliée de remplir petit merdeux.

Il l’a pas ramenée. C’était pas le temps de se mettre sur la gueule. Et puis, sa vie dépendait de ma bonne volonté… il était pas vif comme p’tit gars, mais il était pas con. Il a pas pu s’empêcher d’hurler quand je l’ai mis dans le tonneau, mais fallait ce qu’il fallait. J’allais pas le porter dans les échelles sur onze étages. Surtout pas dans le noir.

J’ai jamais été angoissé comme ça. Chercher les échelles en surveillant chacun de tes pas, chacun de tes gestes… Imaginez. Plus on monte, plus le gouffre en dessous devient dangereux. En plus le puits, il datait pas d’hier. Un craquement de bois quand tes sens sont en éveil, c’est atroce. T’as l’impression d’être un putain d’insecte accroché à une brindille au-dessus d’un oisillon affamé. Et le pire… Le pire ! C’est que ça grattait.

J’te dis pas l’horreur. T’es là comme un crétin à te crisper dès qu’un barreau craque et au-dessus, ça gratte… Qu’est-ce que j’étais censé faire ? Redescendre mourir avec le petit parce que ça grattait ? Bah non. Tu suis le plan. Le seul qui a une chance de te sauver, et tu continues à grimper vers le truc qui gratte. Même si le bruit devient plus fort. Même si au bout d’un moment, c’est clair que ça peut pas être que des cailloux qui dégringolent. Tu montes, tu grimpes et tu trembles comme t’as jamais tremblé de ta vie.

Craaac !

Pendant un instant, je n’entendais plus que ma respiration rauque. Cinq secondes. C’est à peu près tout ce que j’ai eu pour réagir.

J’ai lâché l’échelle.

Mon épaule s’est déchirée contre la paroi, mais ce qui me passait par la tête c’était mes jambes. Fallait pas que je me casse les jambes. J’ai dû percuter tout ce qu’il y avait à percuter : pierre, bois, métal… mon corps m’appartenait plus. Un pantin jeté dans l’escalier, que j’étais. Au-dessus, l’éboulement faisait un bruit monstre. Je crois que la corde du tonneau m’a sauvé. Je me suis brûlé les mains bien comme il faut et j’ai pas pu la tenir bien longtemps, mais quand j’ai frappé le sol, mes jambes se sont pas brisées. J’ai craché un mélange de terre et de fer… sûrement du sang, mais j’avais mes jambes. Le môme gueulait quelques étages en bas. “Momo ! Momo !” J’avais juste envie qu’il ferme sa gueule.

— Deux secondes le merdeux. J’prends une pause !

Le bois d’au-dessus grinçait.

— Ralph, sort du tonneau !

Le môme s’est mis à paniquer. Il pouvait pas sortir par lui-même. Pas encastré comme il l’était. Je le savais, mais le grincement du dessus et la douleur m’aboyaient de me réfugier dans le tunnel à côté.

“Momo ! Momo !” que le petit continuait de supplier. Quand je dis que c’est la tête le plus important… Le bon Dieu m’en est témoin, j’aurais pu me sauver et le laisser mourir dans son tonneau recouvert de sa propre merde. J’aurai pu, mais j’ai choisi le plan. J’ai attrapé l’échelle et j’suis descendu comme si j’étais déjà un homme mort. J’mettais les pieds où il fallait sans me préoccuper de tomber, j’attrapais les barreaux avec la foi qu’ils étaient là où ils devaient être. C’est le bon Dieu lui-même qui m’a guidé. J’vous l’dis. C’est comme si l’obscurité avait cessé de m’envelopper, J’y voyais sans voir. Un putain de miracle ! Jamais j’aurais réussi à rejoindre Ralph par moi-même. Pas aussi vite. Pas amoché comme je l’étais.

J’ai décroché le tonneau et je l’ai roulé droit devant. Le môme a hurlé quand il a percuté le mur. Le bois d’au-dessus avait craqué. On entendait le tonnerre de pierre s’abattre sur l’étage du dessus. Ça pas été évident de pousser le tonneau dans le couloir, mais comme nous étions déjà deux hommes morts dans une tombe beaucoup trop grande pour nos pauvres âmes… je l’ai poussé. Je l’ai poussé comme si c’était mon fils Léon dans le tonneau.

On est pas resté pour l’éboulement final. On était déjà plus loin dans le tunnel quand le vacarme a éclaté. Ralph toussait comme un bon. Il puait la merde aussi.

— Merci, qu’il a dit.
— Pas de quoi.

J’me suis écroulé. J’arrivais pas à déterminer dans quel état était mon corps. J’avais mal à tellement d’endroits. J’étais huileux, mais pas moyen de savoir si j’étais trempé de sueur ou de sang. Y avait une odeur de métal, donc du sang y en avait, mais je sentais aussi la peur et la pisse. Bref, j’espérais juste que l’odeur du p’tit cache la mienne.

Me suis réveillé avec la respiration sifflante du môme. M’étais même pas rendu compte que je m’étais endormi. Comme le petit répondait plus, j’ai commencé à désespérer. Aucun moyen de savoir combien de temps j’avais dormi. Les gars allaient bien finir par venir pour nous chercher, mais dans combien de temps ? S’ils étaient en route avec le médecin, Ralph avait peut-être une chance. En tâtonnant un peu, j’ai trouvé un wagonnet et une vieille rivelaine. C’était pas grand chose, mais je me suis dit que ça permettrait de faire assez de bruit pour attirer les gars… ou la créature qui gratte.

J’ai honte rien que d’y penser, mais j’ai préféré veiller le petit la rivelaine bien serrée contre ma poitrine et dans un silence de mort. J’me disais que tant qu’il respirait, il y avait de l’espoir. Je m’accrochais à ça, à sa respiration lourde et grinçante. Puis, après des heures à ne sentir que la douleur de mes côtes, de mes bras, la torture de mes mains agrippées à la rivelaine, à respirer l’air épais de la mine et à n’entendre que le ressac fiévreux de sa respiration… y a un truc qui a lâché. Attendre. Le plan ce n’était qu’attendre que les gars nous trouvent, mais je pouvais juste plus supporter ses râles. Ça me rendait fou.Tellement fou que ça me grattait de l’étouffer.

Je l’aurais pas étouffé. Jamais de la vie, mais fallait que je fasse quelque chose. Que j’essaye au moins de le réveiller.

— Ralph ? Ralph ?

Rien. Que sa respiration qui me répondait dans les ténèbres. C’était douloureux de bouger. Je me suis traîné jusqu’à lui et j’ai posé la main sur sa tête. Plus de fièvre. Je me souviens avoir pensé que c’était une bonne chose. Une bonne chose ! Que je suis con ! J’ai secoué ses cheveux comme je l’aurais fait pour réveiller mon petit Léon.

— Ralph, tu tiens le coup ?

La respiration s’est transformée en grognement et là… et là… je vous jure sur mon âme que la chose que je venais de caresser m’a mordu. C’était pas humain, la morsure m’a transpercé la main ! Je peux encore sentir  le trou comme si on me l’avait fait à la pioche. J’ai bondi. Un saut en arrière tellement vif que ma tête a percuté le wagonnet abandonné. À trois pas de moi, la chose respirait. Elle ne grognait pas. Elle ne grattait pas. Elle ne bougeait même pas. Elle respirait. Horriblement. Sans les voir, je savais que ces yeux dorés me scrutaient depuis l’obscurité. Ma main pissait le sang.

La rivelaine a tranché l’air épais une première fois. Puis, une deuxième. Je hurlais comme un barge en envoyant ma pioche partout où la bête pouvait se trouver. Elle glissait dans mes mains à cause du sang. J’entendais ses griffes percer la pierre. J’entendais les cailloux dégringoler à chacun de ses sauts. Mais ma rivelaine ne fracassait que de la pierre dure. Crac ! Un truc organique ! Enfin !

La respiration sifflante s’était enfin tût. J’ai laissé la pioche dans ce que j’imaginais être son crâne. Je titubais comme un ivrogne et j’ai vomi mes tripes. Les gars m’ont trouvé quelques heures plus tard. Je comprenais pas pourquoi ils avaient pas de lampes avec eux. J’arrêtais pas de leur demander et de les insulter. Eux, ils étaient affolés. Je comprenais pas ce qu’ils me disaient. En tout cas, le coup de poing au ventre je l’ai compris lui. J’ai bien fermé ma gueule pendant qu’ils me remontaient. Entre autres pour éviter de vomir encore une fois.

C’est quand j’ai respiré l’air frais du dehors que j’ai compris que leur lampe fonctionnait. Je voyais rien. J’ai entendu les cris des trieuses, mais je voyais rien. Les gars se gueulaient des trucs en me passant de bras en bras. Moi je gueulais le nom de ma femme. Fallait lui dire de pas envoyer Léon là-dedans. Fallait qu’elle protège notre petit gars. Je gueulais. Je gueulais comme un diable, mais elle répondait pas. C’était horrible de rien n’y voir. J’ai jamais su si elle était là ou pas. Si ça se trouve, je l’ai entendue crier d’horreur avec les autres trieuses ou peut-être qu’elle avait tellement honte qu’elle a préféré se taire. Je sais pas. Je l’ai pas entendue en tout cas, alors j’ai gueulé aux trieuses de lui faire le message. Il fallait pas envoyer Léon en bas. Puis je l’ai gueulé aux gars qui m’ont amené ici. J’ai pas arrêté de gueuler pour les avertir. Y a que les coups de matraque qui ont fini par me faire fermer la boîte à dents.

Ils disent que j’ai perdu la barrette. Ils m’ont condamné à mort pour des choses horribles. Des choses qu’un homme ferait jamais à un autre homme à moins d’être complètement possédé par le démon. C’est pas une belle mort qui m’attend, mais ça me gratte pas. J’ai toujours été un homme mort. J’espère juste que c’est les gars qui ont raison. Sans moi, ma bonne femme pourra pas gagner assez pour leur soupe, je l’sais ! Sans moi, mon Léon va devoir devenir un homme et vite, je l’sais ! Mais par pitié mon bon Seigneur, faites que ça soit moi le fou. Faites que ça soit moi qui ait fait ces choses à Ralph et non cette créature… Envoyez-moi en bas pour de bon si ça vous tente, mais par pitié… par pitié… laissez pas mon fils y mettre un pied. Pas avec cette chose qui guette, qui gratte et qui ronge.

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