Dianka

Plus que trois heures ! Y reste juste trois heures et je vais être enfin chez moi ! C’est la première fois que je prends l’avion. C’est beau le ciel vu d’en haut, mais y va être encore plus beau quand je vais le voir de mon pays, les pieds sur ma terre.

Le Québec aussi c’est beau, mais criss, y a qu’à me regarder pour voir que j’suis pas Québécoise. Le Québec, c’est blanc. Aussi blanc que mon père, ou que le lait que boit ma mère au déjeuner. Mon père y boit pas ça du lait. Lui, pour déjeuner, y boit du café, aussi noir que la peau de ma mère, même pas de sucre. Pi moi ? Moi, je suis un café au lait.

Le café, c’est amer en tabarnak ! Même avec du sucre, j’aime pas ça. Ce qui fait qu’au déjeuner, je bois du jus orange comme le ciel d’Afrique. Ma peau est peut-être pas aussi foncée que celle de ma mère, mais c’t’à cause de l’hiver. Le Soleil est trop loin quand t’habites dans le Nord, y s’cache là où le ciel est chaud. C’est pour ça que les Africains ont la peau noire : ils ont tellement de soleil, tellement de lumière, que leur peau cuit un peu trop. Au Québec, le Soleil est tellement loin que les gens ressemblent à de la pâte à pain pas cuite. Y a pas assez de lumière.

Isa comprend pas quand j’lui dis. Pour elle, notre pays, c’est où on naît. J’l’aime ben Isa, c’est ma meilleure chum de fille, mais on s’entendra jamais là-dessus. Pour elle, je suis aussi Québécoise qu’elle… Ça parait qu’elle ne s’est jamais fait demander d’où elle venait par, à peu près, tous ceux avec qui elle avait le malheur d’échanger plus que trois mots. Moi, je sais que notre patrie, c’est comme notre conscience, c’est dans notre for intérieur qu’on la porte. Ce n’est pas où on foule le pied pour la première fois, c’est ce que l’on est au fond de nous.

Ma place est en Afrique, je le sais. Quand j’étais petite, j’adorais le “Roi Lion”, avant même de savoir que c’était en Afrique que ça se passait. Plus tard, j’ai vraiment compris ce qu’ils voulaient dire par “N’oublie pas qui tu es”. J’aurais jamais dû naître au Québec et mon père aurait dû être noir. Tout ça, c’est un accident.

Enfin, je vais retrouver ma place. Même si c’est juste pour quelques semaines. J’vais rencontrer ma vraie famille, mes origines. J’vais enfin être réunie avec mes racines et après, j’vais pouvoir me souvenir comme les Québécois. Je vais enfin pouvoir dire “Je me souviens”.

L’avion descend. La terre est brune, comme le café au lait. C’est magnifique ! Ma mère rit parce que le nez collé au hublot, je suis presque couchée sur elle.

On débarque. Mon père, en sueur, retrousse les manches de sa chemise blanche. Moi, je prends une grande bouffée d’air. Je suis bien. Ma grand-mère est là, dans une robe orange comme mon jus le matin, mes oncles aussi sont là. Ils sont beaux, tout souriant comme sur les photos de ma mère. C’est drôle, ma mère a toujours eu un accent quand elle parlait, mais jamais à ce point-là. C’est beau l’accent africain, c’est rythmé.

En marchant, ma grand-mère penche sa tête vers moi pour me demander de lui parler un peu de moi. Elle a tellement le plus beau sourire du monde ! Je lui dis que je finis le Secondaire cette année et que je compte aller en science de la nature au Cégep, même si j’sais pas trop quel métier j’veux faire. Elle fronce les sourcils et me demande de répéter. Je répète, mais elle a toujours pas l’air de m’comprendre. Elle regarde ma mère, qui lui redit exactement ce que je viens de dire. Elles rient, pis elles continuent la discussion entre elles… sans moi. Mon père passe son bras autour de mes épaules et me murmure :

     — Inquiète-toi pas pitoune, ta mère aussi avait ben d’la misère à me comprendre au début. Le québécois ç’pas évident quand t’es pas habitué.

Dianka Tremblay

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