Bateau fantôme

Les voiles claquent dans la brise. Les goélands s’égosillent sur le fond sonore des vagues. Seul le bois ne mêle pas son grincement à cet air marin.

Un peu de sable balaie le pont et le soleil couvre la barre. La porte des quartiers est grande ouverte et un trou béant se trouve à la place de la serrure. Un journal de bord fermé repose sur le lit du capitaine. Sur la table, des cartes, des lettres, et une bourse pleine partagent l’espace avec une écuelle noire de mouches. Sur la chaise se trouve un manteau. Sur le sol, des bottes et un chapeau. Des bottes traînent aussi au-dessous, dans le couchage des matelots. Les hamacs sont figés, tout comme les bouteilles de rhum couchées. Entre la cuisine et la réserve de poudre, une barricade veille devant l’infirmerie.

Plus haut, survolant la grande écoutille, un goéland approche. Il plane, il tourne, il se pose sur l’ancre levée et la gratifie d’une souillure blanche. Sous lui, les vagues vont et viennent entre les rochers. L’eau salée lèche les lattes de bois blessés et s’avance dans ses entrailles. La cale est fraîche. Quelques crabes perdus errent entre les caisses et les barils. Quelques autres se glissent sous les draps blancs tachés de sang. Trois corps seulement. Un grand, un maigre et un costaud. Les crabes escaladent leur cou gonflé, leurs bubons et les taches de vomissures. D’autres avant eux sont passés par là. Des traces de dents sont incrustées dans ce qui reste des chaires noirâtres. Ici, une joue manque à l’appel. Là, entre les pustules et la clavicule, une queue de rat sectionnée a été abandonnée. Les crabes festoient. Les puces ne les gênent pas. L’eau salée qui mouille les draps ne les chasse pas. Elle va et vient, l’eau. Dans la cale du bateau, entre les rochers et les tonneaux et sur le sable chaud. Elle emporte tout l’eau, les petits barils de marchandise, les algues et les coquillages et les traces de pas des rongeurs sur la plage. La mer est belle quand elle accueille les défunts en son sein. La ville l’est moins, lorsque la vermine malade se réfugie dans ses recoins.

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Cet article a 5 commentaires

  1. Bel exercice qui nourrit l’imagination du lecteur, vraiment très chouette

  2. Merci. C’est un exercice étonnamment plus difficile que ce à quoi je m’attendais.^^

  3. J’aime beaucoup ! Jolies tournures, et je trouve qu’on ressent vraiment bien la scène.

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