À la vie à la mort :
la terrible histoire d'amour entre Barbe-Bleue et la Corriveau

Ce que je vais vous raconter est une histoire folle. Aussi folle que les gens qu’elle concerne. Le 7 juillet de cette année Marie-Josephte Corriveau a épousé le seigneur Amédée de Salfère aussi vulgairement appelé Barbe-Bleue. Pour ceux d’entre vous qui — trop occupés à travailler votre terre — n’avez pas eu le loisir d’entendre les terribles rumeurs circulant sur ces deux personnages, laissez-moi vous faire comprendre l’horreur de cette union. 

Barbe-Bleue est un seigneur riche et puissant craint autant par ses gens que par les autres seigneurs. Six fois il a été marié et six fois ses épouses ont mystérieusement disparu. Il était d’ailleurs en train de courtiser les filles de la veuve du meunier avec ses richesses et sa vie de château quand la Corriveau est apparue à la fête et l’a détourné des jeunes filles avec quelques pas de danse, ma foi, que l’église n’apprécierait pas. Toute une femme, cette Marie-Josephte ! Mais j’ai bien peur que pour ce mariage-ci, ma tendre n’ait eu les yeux plus gros que la panse…

 Marie est une femme… comment dire… disons que dans un champ de fleurs, parmi les coquelicots, les nigelles et les boutons d’or, elle serait la vipère qui guette le fessier dénudé affairé à sa basse besogne. Six fois elle a été mariée et six fois elle a été déçue… Les gens l’ont traitée de sorcière et de meurtrière. Elle a dû quitter son pays natal pour éviter le pire. Ils voulaient la condamner à mort et exposer sa dépouille dans une cage de fer aux yeux de tous. Vous imaginez ? Ma pauvre Corriveau humiliée de la sorte ?! Non, Marie-Josephte est peut-être une meurtrière, mais elle n’est pas le monstre que la légende en a fait. Il faut me croire quand je dis qu’elle n’est pas mauvaise. Elle a simplement un fort caractère et la plupart de ses ex-maris l’avaient bien cherché. 

 Dans ce nouveau pays,  ma douce en avait eu assez de la pauvreté et —appâtée par ses richesses exhibées — elle avait décidé de se marier pour une septième et ultime fois à cette horrible barbe bleue. Ah ma pauvre Marie ! Comment as-tu pu croire un instant que cette histoire finirait bien ? 

 Après la cérémonie de mariage, Barbe-Bleue — qui était un homme imposant — avait emporté ma Marie au château comme un agneau blotti au creux de ses bras. 

    Nous voilà marié pour la septième fois mon seigneur, lui avait-elle dit.
    Oui, ma dame. 

 Sitôt allongée sur la couche nuptiale, la Corriveau avait sorti son couteau et l’avait planté dans le dos du mari qui croyait bien faire en honorant sa nouvelle épouse.

    Mais qu’est-ce ? avait-il dit en retirant le couteau. Ma dame me pique de sa petite griffe ?
    Ainsi, nous sommes deux mon seigneur. 

 À ce moment, j’étais persuadé que les énormes pattes qui lui servaient de mains allaient s’abattre sur le délicat cou blanc de ma douce Marie-Josephte. Nenni. Barbe-Bleue avait éclaté d’un rire de tonnerre qui s’harmonisait parfaitement au rire de pluie de la Corriveau. Le mauvais temps était arrivé. 

 En moins de trois jours, il avait essuyé seize tentatives de meurtre : poussée dans les escaliers, empoisonnement, couteau, hache, flèches, feu, étouffé durant son sommeil, épée, poussé par la fenêtre et j’en passe. Rien n’allait. Sa constitution était telle que le pire des poisons n’avait que pour effet de le ballonner. Lorsqu’elle avait tenté de l’étouffer avec un oreiller durant son sommeil, il avait écarté son épouse d’un revers de main sans même se réveiller. Impossible de le pousser dans les escaliers ou par la fenêtre. À la flèche qu’elle lui avait décochée dans le dos, il avait simplement répondu :

    Doucement ma dame. Vous pourriez blesser quelqu’un avec de si mauvaises habiletés. Un autre que moi en serait sans doute mort. Tenez, laissez-moi vous montrer comment viser.

 Rien n’allait. Barbe-Bleue son mari était le plus robuste et le plus aimable mari qu’elle avait connu. L’idée lui était venue de provoquer sa colère afin d’exhiber ses blessures à un seigneur voisin en implorant son aide. Que Nenni. Barbe-Bleue enjambait ses provocations avec autant de flegme et d’aisance que ces tentatives de meurtre. 

 Alors pendant une nuit où elle repoussait le sommeil à coup de rumination et de haine —je le savais parce qu’elle avait ce regard de feu et qu’elle ne cessait de jeter des regards méprisants à l’énorme poids mort qui ronflait près d’elle — elle s’était levée furieuse et avait vidé toute l’huile des lampes du château dans le pot de chambre. Barbe-Bleue avait continué de ronfler  profondément pendant que la Corriveau s’était approchée de lui sans un bruit. J’étais sûr que la lueur de la chandelle qu’elle tenait à la main allait le réveiller. Que Nenni. Il ronflait et ronflait de ce sommeil lourd de naïveté. Je vous jure qu’il ne s’est même pas réveillé quand la Corriveau a vidé l’huile sur son énorme personne. Par contre, quand elle a lâché la chandelle… Mon Dieu ! Ce hurlement ! On aurait dit le cri d’agonie d’une bête infernale ! Ce qui était le plus horrible était le sourire de la Corriveau… je me demande si elle souriait ainsi sur ma dépouille quand elle m’a eu. Elle ne souriait pas ainsi pour son sixième époux en tout cas. Pour les quatre autres avant moi, je ne saurai dire… je ne les ai jamais croisés.

 Barbe-Bleue était tombé aux pieds de Marie-Josephte en hurlant. C’était presque troublant de le voir rouler et se tortiller ainsi pour éteindre les flammes. Un homme si distingué, si puissant… jamais personne n’avait vu spectacle plus ridicule et ma Marie ne s’était pas gêné pour le lui faire savoir. Elle riait et riait, tandis qu’il réussissait à étouffer les dernières flammes. J’étais terrifiée pour ma Marie. Je lui criais d’arrêter de rire et de fuir ! Mais bien sûr elle n’entendait pas mes suppliques. Barbe-Bleue se relevait et moi je priais. À la lumière des flammes qui subsistaient sur les tentures de lit, son visage semblait aussi sombre que le point le plus creux de l’enfer. 

    Ma dame… avait-il grondé. Pourquoi avez-vous fait cela ?
    Pour l’argent, avait-elle répondu. Et le château. J’aimerais l’avoir à moi seule.
    Très bien. Je partirai demain pour un voyage de trois jours. Vous serez seule maîtresse en ses lieux. En temps normal je vous offrirais toutes les clés du château, mais j’ai bien peur de ne pas pouvoir vous faire confiance. Je garderai donc cette petite clé avec moi. Tenez, prenez le reste et amusez-vous en mon absence. Je vous apporterai plus d’argent à mon retour. 

Comme promis Barbe-Bleue était parti sur les coups de midi. Désormais seule, la Corriveau semblait s’ennuyer. Je l’observais ouvrir une à une toutes les pièces du château. Cependant, elle n’y restait que très peu de temps et ce jeu avait fini par lui soutirer plus de soupirs que de sourire. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait. Cherchait-elle à tromper son ennui ? Cherchait-elle une pièce en particulier ? Il ne lui restait plus que le sous-sol à visiter. Au fond du couloir se trouvait une porte dont elle n’avait pas la clé. La porte que Barbe-Bleue son époux avait interdit l’accès. Ses joues s’étaient empourprées d’excitation. Comme une enfant, elle s’était mise à courir dans les escaliers, jupons relevés. Quelques secondes plus tard, elle les dévalait dans l’autre sens, fléau en main.  Il lui avait fallu plusieurs coups et plusieurs outils différents pour arriver à ses fins. Mais voilà la porte était enfin réduite en copeaux de bois sous ses pieds délicats. Éclairée par une torche, elle entrait enfin dans la petite pièce interdite. 

L’horreur lui sauta à la gorge. Devant elle se tenaient les six corps des six épouses de Barbe-Bleue. 

    Mon seigneur a gardé les corps ?! Mais il est inconscient !

 Elle crut défaillir à l’odeur du sang qui baignait ses pieds.

    Inconscient ! Cochon ! Tout dans les bras, rien dans la tête !

 Elle passa les trois jours de son absence à frotter, creuser, découper et transporter les victimes  de son mari. Une fois tout en ordre et tout nettoyé elle fit même remplacer la porte. Ne manquait que le serrurier pour la touche finale.

 Quand Barbe-Bleue revint, la Corriveau l’accueillit d’un baiser sur la joue. 

   Mon seigneur a fait bon voyage ?
    Malheureusement, les affaires ont été mauvaises. Je ne rapporte pas d’argent, mais je vous rapporte ceci.

 Il lui présentait un collier d’émeraude embelli de feuilles d’or. Jamais la Corriveau n’avait vu un bijou aussi élégant et brillant. Et jamais, moi, je n’avais vu ses yeux briller avec autant d’éclat. Hélas ! Que valent les bijoux de la parole de Dieu pour une femme tel que ma Marie ? Je la revois danser dans le hall du château avec ce collier à la main… Que Dieu me pardonne, je sais que j’aurais dû être heureux pour elle, mais c’était au-dessus de mes forces. Barbe-Bleue avait interrompu sa démonstration de joie en lui demandant ses clés.  

    D’où vient, lui avait-il dit, que la clé du cabinet n’est point avec les autres 
    Vous l’aviez gardé sur vous mon seigneur. Soi-disant que je n’étais point digne de votre confiance.
    Certes. Cela me revient…

 Barbe-Bleue avait sorti la petite clé pour la remettre dans le trousseau.

    Ce n’est pas la peine de la remettre avec les autres, avait alors dit la Corriveau. J’ai fait changer la porte. D’ailleurs le serrurier ne devrait pas tarder.
    Vous êtes entrée dans la pièce interdite.
    Bien sûr et j’ai bien fait puisque…
    Je vous avais interdit l’accès à cette pièce, ma dame…

 Je n’avais jamais vu une parcelle de peur dans le visage de ma douce Corriveau. Pourtant… Pourtant, sans même monter le ton, ce monstre de Barbe-Bleue avait réussi à lui blanchir les joues et à faire trembler sa lèvre. 

    Vous avez voulu entrer dans le cabinet… Eh bien, ma dame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.
    Certainement pas ! s’était exclamée la Corriveau en fermant les poings. Je viens de passer trois jours à tout nettoyer ! D’ailleurs feues vos épouses n’y sont plus.
    Qu’avez-vous fait ?! 
    Votre secret aurait été notre perte !

Barbe-Bleue tremblait d’horreur ou de colère. L’impassibilité de son visage qu’il affichait en toutes circonstances rendait difficile la lecture de ses sentiments. Ce dont je me souviens clairement c’est qu’il a attrapé sa hallebarde et ordonné à dame son épouse de s’agenouiller. Elle s’était alors jetée à ses pieds en pleurant. Elle lui demandait pardon et jurait qu’elle n’avait voulu que bien faire. Elle aurait attendri un rocher, affligée comme elle était, mais Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher. 

    Il faut mourir ma dame.
    Puisqu’il faut mourir, avait-elle répondu les joues pleines de larmes. Laissez-moi prier Dieu. 
    Je vous l’accorde.

 Sitôt la permission accordée elle s’était jetée sur la porte d’entrée pour demander au cocher d’aller quérir le prêtre du village le plus proche. Barbe-Bleue confus n’avait pas pu l’en empêcher. Il se serait très certainement rendu suspect auprès du cocher. Une heure plus tard, le prêtre, une sœur et le cocher se présentaient au château. 

 Barbe-Bleue et sa femme étaient attablés. Des raisins, du fromage, du bon pain, des charcuteries et du vin étaient disponibles pour tout le monde. Même le cocher avait été invité à manger à la table des maîtres de maison. Marie-Josephte faisait la conversation comme une véritable dame de la haute aristocratie. Jamais l’on n’aurait cru que quelques instants plus tôt une hallebarde avait menacé sa gorge. À croire que ma tendre avait le don de changer d’émotion comme elle changeait de corsage. L’hypocrisie est un vilain défaut, mais je trouvais admirable comment grâce à cette maîtrise d’elle-même, elle pouvait se sortir de n’importe quelle situation. J’espérais d’ailleurs à cet instant une crise de larmes ou une confession touchante lui permettant de sortir de ce château au plus vite. Au bout d’un moment, le prêtre voulut savoir la raison de leur visite.

    Mon père. J’ai bien peur que mon mari et moi ayons eu un différend. J’ai attisé sa colère et j’en suis très triste. Cependant, sa colère à mon égard me semble injustifiée. Nous avons besoin de vous et du Seigneur pour trancher qui de nous deux a été lésé. 

 Barbe-Bleue ruminait en buvant coupe de vin sur coupe de vin. Peu importait ce que le prêtre dirait, sa décision était déjà prise. Sa femme ne faisait que gagner du temps. 

    Vous voyez mon mari m’a interdit l’accès à une pièce du château.
    Alors il ne fallait pas y aller, avait coupé le prêtre.
    Certes. Mais voyez-vous, il y avait un désordre monstrueux, sans parler de l’odeur. Si je n’y étais pas entrée, je n’aurais pas pu y faire le ménage et la santé de mon mari aurait pu s’en trouver atteinte. 
    Ma santé ?! avait toussé Barbe-Bleue. 
    Oui mon seigneur. Votre santé me préoccupe ! avait répondu la Corriveau.
    Et qu’y avait-il dans cette pièce, avait demandé le prêtre.

 Barbe-Bleue fixait sa femme d’un regard de plomb. Un mot de ce qu’elle avait vu et ce serait l’hécatombe. Il le savait. Elle le savait. Je le savais. La Corriveau avait étiré un large sourire et sans quitter son époux des yeux, avait déclaré :

    Son secret…

 Barbe-Bleue s’était levé avec rage et avait fait valser sa chaise contre le mur. Le prêtre tremblait en égrenant son chapelet.

    Si mon… mon… monseigneur Barbe-Bleue a un secret. Il ne faut pas le divulguer.
    Ce n’était pas nécessaire ! avait tonné Barbe-Bleue. Je ne prends aucun plaisir à cela ! Vous ne faites que retarder l’inévitable ma dame !

 Le prêtre tremblait désormais de tout son être et le cocher était aussi immobile qu’une statue de sel. Seule la sœur ne semblait pas comprendre la situation.

    Pardonnez-moi, mais que… que ce passe-t-il ?
    Oh Anne, ma sœur Anne, avait soufflé la Corriveau dans un sourire sinistre. Ne vois-tu rien venir ?

 Derrière la Corriveau, Barbe-Bleue décrochait la hallebarde du mur. Prise de panique la sœur avait bondi de sa chaise, croix devant, porte de sortie derrière.

    Arrière démons ! criait-elle. 

 Une gerbe de sang lui avait éclaboussé le visage. À ses pieds le corps décapité du prêtre était tombé dans un bruit lourd. Elle s’était jetée sur la porte en hurlant comme une dingue, mais la Corriveau avait été plus rapide encore et sa vie courte, mais pieuse, dut prendre fin. Le cocher était de loin la plus dégourdie de leurs victimes. Rapide comme une souris, il évitait les coups de hallebarde comme un véritable professionnel.

    Monseigneur ! Pitié ! Je ne dirai rien ! Promis !

 Barbe-Bleue ne voulait rien entendre à ses couinements. Son visage était cramoisi de colère et contrastait hideusement avec le bleu de sa barbe. 

    Cessez de gigoter mon ami ! avait-il clamé.

 Au final, il fallut un croche-pied de la Corriveau pour que le cocher s’étale gentiment et cesse de faire des siennes. La hallebarde s’était encastrée presqu’aussitôt dans son visage et Barbe-Bleue avait poussé un grognement de satisfaction. 

    Mon seigneur va mieux ? avait demandé la Corriveau
    Vous avez désobéi, ma dame. Il vous faut mourir.
    Balivernes ! Vous ne savez pas nettoyer vos scènes de crime. Vous avez besoin de moi. 
    Et vous ma tendre, ne savez pas tuer. 

 Il avait écarté dame son épouse pour aller achever la pauvre sœur Anne qui se traînait douloureusement vers la sortie.

    Je sais tuer ! s’était exclamée l’épouse. J’ai tué mes 6 maris précédents et je pourrais très bien vous tuer vous !
    Alors faites 
    Je le ferai ! Je vous passerai une corde au cou durant votre sommeil et vous étranglerai.
    Avec de si menues mains ? Vous vous moquez de moi !
    J’accrocherai l’autre bout de la corde à un de vos chevaux ! Je l’ai déjà fait et peux très bien le refaire.
    Vous n’en ferez rien ! À genoux où je vous décapite là où vous vous tenez !

 La porte d’entrée s’était ouverte sur le serrurier qui venait remplacer la serrure. Il ne lui fallut que quelques secondes pour réaliser l’horreur qui s’était produite et fila avant que Barbe-Bleue ou la Corriveau ne puisse l’en empêcher. 

    Idiote ! avait tonné Barbe-Bleue. Tout cela est de votre faute !
    Ma faute ? s’était indignée la Corriveau. Je n’ai fait qu’un peu de ménage 

Marie-Josephte avait évité de peu la hallebarde. Relevant ses jupons elle s’était mise à courir dans les couloirs étroits poursuivie par son imposant mari. 

    Cochon ! Inconscient ! Rustre ! criait-elle dans sa fuite.
    Idiote ! Effrontée ! Femme vénale ! criait-il en la poursuivant.

Ils jouaient au chat et à la souris dans l’immense château et utilisaient tous ce qu’ils possédaient pour se nuire. Ma Marie avait réussi à le faire tomber dans les escaliers en brisant son collier de perles. Il avait réussi à la blesser à l’épaule en lui lançant un chandelier. Elle avait l’avantage de la rapidité et de la créativité. Il avait l’avantage de la force et de l’endurance. Je n’en pouvais plus de les voir ainsi. Je pleurais tant. Des larmes et des larmes qui ne résonnaient dans aucun écho.

Fuis Marie ! Fuis ! que je lui criais.

Je voyais bien moi les villageois approcher, fourches, torches et haine en main vers le château. Je voyais bien moi  que s’ils ne cessaient pas leurs querelles, ils étaient perdus. Mais m’ont-ils entendu ? Que Nenni. Ils ont passé tant de temps à se poursuivre dans les couloirs du château et se haïr l’un l’autre que les paysans avaient eu le temps d’assaillir le château. D’abord surpris par les éclats de colère qui leur parvenait du hall, ils avaient fui vers les hauteurs de la grande tour. Les paysans les poursuivaient. Marie hurlait. C’était horrible… Une fois sur le toit de la tour, Barbe-Bleue avait condamné la porte à l’aide de sa hallebarde.

    Mon seigneur. Nous aurions dû fuir pendant que nous le pouvions, avait sangloté la Corriveau.
—     Hélas ma dame. Il est trop tard.

 Le vent des hauteurs dansait dans les cheveux de ma belle Marie-Josephte. Même avec du sang et des larmes dans le visage, elle était magnifique. Je ne sais pas si Barbe-Bleue le voyait. Je ne sais pas s’il en était capable. Dans tous les cas, moi j’avais le cœur meurtri de la voir si près du gouffre.

    Mon seigneur. Vous auriez dû me pardonner pendant que vous le pouviez.
    Hélas ma dame. Il est trop tard.

 Barbe-Bleue avait pris dans sa paume les menues mains de dame son épouse. Je le haïssais d’être là, à ma place dans ses derniers instants. Le dernier époux. Le dernier visage qu’elle regarderait… ça aurait dû être moi.

    Mon seigneur… J’aurais dû vous demander pardon pendant que je le pouvais

 Barbe-Bleue ce monstre qui venait de lui coûter sa fuite, pire qui avait essayé de la décapiter. eut l’audace que dis-je le culot ! de porter sa main à ses lèvres pour y déposer un long baiser.

    Hélas ma dame, avait-il murmuré. Il est trop tard. 

 Elle tenait ses grosses mains rustres si étroitement et son visage était tendu tout près du sien.

    Que doit-on faire, mon seigneur ? avait-elle soufflé.
    Il faut mourir ma dame

 J’étais totalement impuissant contre la colère des paysans qui martelaient la porte. Elle allait céder d’un moment à l’autre. Tout ce que je pouvais faire, c’était observer la femme que j’aimais se blottir dans cette énorme barbe bleue. Elle semblait presque heureuse et ce bonheur était l’épine de trop dans mon cœur. C’était la dernière fois que je l’ai vu. Là où elle allait… là où ils allaient, je ne pouvais pas les suivre. L’instant d’après, ils avaient plongé dans le gouffre. La porte avait cédé dans un grand cri de colère et le feu des paysans se déversait sur le toit paisible du château de feu Barbe-Bleue et feue Corriveau.

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Cet article a 2 commentaires

  1. Le genre de crossover que j’adore ! <3

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